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Les textes gagnants de l'édition 2019

Le premier prix du concours littéraire Lise-Durand est remis à Mehdi Harici, originaire du Maroc. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur la photo l’autrice Linda Corbo, le gagnant Mehdi Harici,

M. André Valois de la Société St-Jean-Baptiste de la Mauricie

 

Voici le texte de Mehdi Harici

C’est une langue belle…

Une langue, tout comme un prénom, nous est imposée dès les toutes premières secondes de notre existence. Que dis-je, avant même de déclamer haut et fort le premier cri inaugural de notre vie, alors que nous sommes bien nichés au fond de notre nid amniotique, nous entendons déjà les bruissements et les échos de la langue que l’on nommera maternelle. Cette langue nous est murmurée à travers notre cordon ombilical par les êtres chers dont nous ignorons encore le visage. Nous ignorons tout d’eux, sauf la langue par laquelle ils s’expriment, une langue charnelle et chaleureuse puisqu’elle nous témoigne déjà de l’amour et de l’affection… Et puis nous naissons, et notre conscience baigne déjà dans un liquide linguistique, un fluide confortable moulé sur mesure pour nous. Avant même de prononcer nos premiers mots, notre itinéraire vocal est déjà tracé d’avance et prêt à être emprunté aveuglément.

Pourtant, malgré toute l’aisance que l’on peut avoir à s’exprimer dans une langue, viendra un moment dans la vie de certains individus où ils devront en apprendre une nouvelle. Tandis que la langue maternelle est pratiquement acquise par le sang, notre seconde langue l’est par l’esprit. Celui-ci devra alors se remanier, réapprendre une toute nouvelle gamme d’accords et la maîtriser jusqu’à la virtuosité. Oui, la langue est bel et bien une partition musicale, et à chacun son rythme de prédilection… Telle une improvisation de jazz, la musicalité des mots m’émeut, les allitérations m’éblouissent et les harmonies que l’on manie au fil des conversations m’émerveillent. Toutefois, atteindre cette symphonie lyrique n’est pas un parcours des plus faciles, loin de là.

Car tel un radeau à contre-courant, s’approprier une nouvelle langue équivaut à naviguer dans les profonds méandres de l’inconnu. Sans repères ni phare pour nous guider, sans le bain culturel qui nous a permis de balbutier nos premiers babillements, nous sommes tout simplement livrés à nous-mêmes, au risque que notre fragile embarcation coule à tout moment. Or, si l’océan linguistique dans lequel nous risquons de nous plonger paraît hostile et inquiétant à première vue, l’apprivoiser devient vite un plaisir… Et comme souvent, les plaisirs les plus délectables naissent du fruit des efforts les plus acharnés.

 

N’oublions pas que le français est une langue imposante et millénaire, ayant traversé les royautés et les révolutions, et manié par les plus grands poètes de notre temps. Elle possède un poids historique qui pèse telle une épée de Damoclès pour le néophyte qui ose s’y accoler. L’excitation que procure cette langue si riche, dont le premier baiser nous étourdit, est semblable à une toute première gorgée d’alcool, d’Apollinaire ou non. Tel un bon vin, les subtilités de cette langue que nous goûtons pour la première fois sont encore floues, et il est parfois difficile d’en distinguer les saveurs et les nuances. Ce n’est qu’à force d’en consommer que l’ivresse initiale s’estompe et laisse place à la clarté. À force de lire, de s’exprimer, d’écouter, de s’éduquer et de rêver, les vagues de l’incertitude diminuent en intensité et le rivage semble s’approcher enfin…

Une fois le naufrage évité et arrivé à bon port après ce tumultueux périple, il est temps de s’enraciner totalement dans ce territoire encore vierge pour nous, prêt à être défriché et déchiffré. Ces racines, une fois bien ancrées, s’abreuveront désormais dans une source fraîche. Dans mon cas, cette source francophone et francophile m’a non seulement ouvert le cœur et l’esprit, elle a fait de moi l’homme qui peut aujourd’hui composer ce texte. Sans surprise à la lecture des lignes qui précèdent, j’aime profondément cette langue. Si je n’ai effectivement pas pu choisir mon prénom, j’ai malgré tout choisi la langue que je considère maternelle, le français.

Le deuxième prix du concours littéraire Lise-Durand est remis à Fatoumata Binta Diallo, originaire du Sénégal. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur la photo, le président du CA du SANA, M. Abel Perez-Zuniga
et Fatoumata Binta Diallo

Voici le texte de Fatoumata Binta Diallo

Le Français, une langue multiculturelle et multifonctionnelle

C’était une belle matinée d’octobre, le maitre nous demanda de nous mettre en rang pour regagner la classe, c’était ma première journée à l’école primaire. Je découvrais alors un nouveau milieu, de nouvelles personnes et surtout une nouvelle langue. On a commencé par apprendre l’alphabet, ces voyelles, parfois coiffées d’un accent, et ces consonnes qui chacune d’entre elles regorgent de mystères et que leur assemblage faisait jaillir toute la magie de la langue française à travers les mots. On était une trentaine d’élèves dans la classe, tous issus de milieux différents, on ne pouvait pas communiquer, il y’avait une méfiance réciproque, tout ça s’expliquait par une barrière linguistique. Mais au fur et mesure que l’on avançait dans nos études, une connexion invisible se créait entre nous, vers la fin de l’année scolaire, mon « tanaalaa »*, le « nangadef » * de Ami Ndiaye, le « Khottora »* de Mariama Sankhane, le « nafio »* de Assane Diouf, le « kassumay »* de Lamine Diatta et le «Kortananté»* de Na Bintou Camara se muaient tous en « Bonjour », ce bonjour qui installait un climat de confiance et jetait les bases d’une amitié solide.

À la quatrième année, je découvrais les quatre opérations, les problèmes mathématiques, j’explorais le monde des chiffres grâce à la langue de Molière. Aussi découvrais-je avec enthousiasme la grammaire avec sa ponctuation et sa syntaxe, la conjugaison avec ses temps et modes, l’orthographe avec ses règles et exceptions.

Pendant ce temps, le lien qui nous unissait mes amis et moi s’est raffermi au fur et à mesure que l’on avançait ensemble et que l’on découvrait chaque jour les merveilles de cette langue, qui au-delà d’un simple outil de communication, est un vecteur de cohésion sociale, elle met en relation les différentes cultures tel un pont d’union. Grâce à elle, on pouvait maintenant échanger nos pensées, discuter de nos points de vue, lire des livres, elle nous a permis de faire ressortir le meilleur de nos différences.

À la maison, je pouvais maintenant m’informer sur ce qui se passait ailleurs dans le monde, car la muraille qui me séparait du reste de l’humanité s’est volatilisée comme par enchantement.

Plus loin, au lycée, orientée en série scientifique, j’embarquais dans une nouvelle aventure dans l’univers énigmatique de la science, j’explorais de la matière de Albert Einstein à savoir la physique à la biologie en passant par la chimie et les mathématiques par l’entremise du français. Mais la découverte de la littérature fut, sans nul doute, l’une des étapes qui m’auront le plus marqué dans mon cursus scolaire, je découvrais enfin l’histoire de la langue française, de cette belle langue qui jusqu’alors n’a cessé de me surprendre par sa flexibilité. La littérature m’a permis de comprendre l’évolution de la langue française à travers les multiples courants littéraires qui ont marqué sa trajectoire. Je saisissais alors les péripéties qui ont marqué cette langue en jonglant entre les différentes formes littéraires, des romans aux fables en passant par les contes, les essais, les pièces de théâtre et les poèmes avec leurs vers autant majestueux que mystérieux qui révèlent toute la splendeur de cette belle langue.

Après mon baccalauréat, j’ai décidé de poursuivre mes études au Québec, d’abord à cause de la solidarité légendaire des Québécois envers les étrangers, mais aussi à cause du français. Voyager vers une terre inconnue n’est pas souvent chose aisée, mais à un moment de la vie, il est nécessaire de prendre un pas guidé par l’aventure afin de découvrir sa personnalité.

Durant mon voyage, j’ai fait escale à Paris, là-bas je m’étais senti chez moi en dépit du dépaysement, car j’étais bien armée, oui j’avais le français dans ma poche. Arrivée au Québec, alors que je découvrais avec stupéfaction la neige et avec appétit la poutine, je prenais conscience en même temps d’une autre dimension de la langue française, celle de faciliter l’intégration d’une personne dans une nouvelle communauté. Ainsi, apprenais-je de nouveaux mots comme « char », « bon matin », « blonde », « mitaines », tant de mots nouveaux qui venaient s’ajouter tels des trophées à mon vocabulaire.

L’une des plus grandes chances que j’ai dans ma vie c’est de savoir lire et écrire en français, grâce à cette belle langue, j’ai appris une autre, l’anglais, je peux accéder à tous les médias, je bénéficie d’un enseignement de qualité, je peux me faire une place sans grandes difficultés dans tous les continents, car elle dépasse les frontières, transcende les océans et unifie les hommes. Je finirais par dire que grâce au français, j’ai appris à structurer ma pensée, à développer mon esprit critique un peu à l’image de Descartes ou Pierre et Marie Curie.

Vive la belle langue ! Celle qui bouge et dit tout.

*Bonjour dans les dialectes au Sénégal.

Le troisième prix du concours littéraire Lise-Durand est remis à Ando Romaric Harsoa Nirina,
originaire de Madagascar. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur la photo Audrey Martel de la librairie l’Exèdre et
Ando Romaric Harsoa Nirina et l’écrivain adis simidzija.

Voici le texte de Ando Romaric Harsoa Nirina

C’est une langue belle…

Il était une fois, un vaste territoire dans lequel se trouvaient trois royaumes distincts. Ces royaumes présentaient plusieurs différences. Chacun avait sa propre culture. La différence la plus prononcée était cependant le langage. Chaque royaume parlait des langues différentes. Le premier royaume, Albion, parlait une langue similaire à l’anglais, le second, Péninsulii, parlait une langue s’apparentant à l’espagnol, et le troisième royaume, Francia, parlait vraisemblablement le français.

Pendant de longues décennies, ces trois royaumes vivaient en paix et n’avaient à priori pas de problèmes entre eux. Ils pratiquaient souvent le commerce inter-royaume. Ces derniers étaient indirectement l’occasion pour chaque royaume de mélanger un peu leur culture. Ils étaient sans doute l’une des raisons pour lesquelles les trois royaumes arboraient  une religion similaire, interprétée différemment, mais qui vénérait la même divinité.

Les beaux jours de paix n’ont cependant pas duré éternellement. Une guerre entre les royaumes éclata. Le conflit s’étala sur plusieurs générations, causant d’innombrables morts, laissant plusieurs veuves et orphelins dans la misère et le désespoir. Le centième jour de la centième année de la guerre, le ciel se couvrit de ténèbres, comme s’il miroitait l’âme de la grande majorité de ceux qui étaient encore en vie. Les habitants de chaque royaume crurent alors la fin arrivée, une fin prophétisée par leur religion oubliée, au profit de la guerre. Après cent heures de ténèbres, une voix résonnait de toute part. La voix parlait un langage que chacun des habitants des trois royaumes pouvait comprendre, comme si chacun l’entendait parler dans sa langue maternelle. La voix dit : «  Humanité avare et malveillante. Il est dans votre nature imparfaite de commettre des erreurs et des actes perfides. J’ai été clément jusqu’alors, mais ces cent dernières années m’ôtèrent tout espoir vous concernant. Comme vous ne prêtez guère attention à vos vies, je vais vous l’ôter, pour accélérer votre extermination, que vous aviez vous-même débuté. Cependant, parmi vous se cachent certainement des personnes voulant survivre. Dans ma grande générosité, je vous laisse une chance de survivre. Venez me convaincre que vous méritez de vivre et de continuer à subsister. » Sur ces mots, un éclair vint frapper la montagne se trouvant au milieu de la distance séparant les trois royaumes.

Après ces évènements, les trois royaumes n’ont pas attendu longtemps pour couper court à tous les différents qui existaient et à se concerter, créant une sorte de base au pied de la montagne où l’éclair a frappé. Ils ont décidé d’envoyer à tour de rôle des représentants de chaque pays pour essayer de convaincre l’entité. Le premier, Albion, envoya le citoyen le plus sage du royaume dans l’espoir qu’il arriverait à tirer parti de sa sagesse. Ce fût un échec. Péninsulii envoya le prince du royaume. Étant beaux et charismatiques, ils avaient espoir que le sang royal ferait résigner l’entité. Il n’offrit guère de meilleurs résultats que le précèdent. Vint enfin le tour de Francia qui envoya le jeune homme le plus innocent du royaume. Arrivé au sommet de la montagne, il vit une statue de forme humanoïde, sculptée dans la pierre. Elle dit : « je t’écoute ». Le jeune homme répondit : « je vous prie, au nom des trois royaumes, de nous pardonner. » La statue répondit : «  Vos sages et vos princes n’ont pas réussi à me convaincre, qu’est ce qui te fait croire que tu y arriveras ? » Le jeune homme répondit : «  je ne suis peut-être pas de sang royal ni le plus sage, mais je parle avec le cœur ». Le jeune homme se prosterna : « les hommes ne sont pas nés mauvais, ils le deviennent. Ils peuvent faire preuve de bonté, tout autant de malveillance. C’est cette dualité qui fait la beauté de l’espèce humaine. Je pense très sincèrement que si vous nous donniez une chance, nous pourrons devenir meilleurs, je vous en supplie». La statue dit alors  « Claire, concis. Tu parles comme ta langue. Albion a une langue naturelle. Péninsulii se caractérise par sa noblesse. Mais vous de Francia, vous parlez avec une clarté étonnante. » Elle poursuivit : «l’homme est une créature complexe, c’est ce qui fait selon toi sa beauté. Mais pour moi, la beauté réside dans la simplicité et la clarté, je trouve que votre langue, royaume de Francia, est bien belle. » Le jeune homme releva alors la tête, la statue continua : « J’ai ressenti ta volonté de vivre par tes paroles et ton langage, je vous vous pardonne, va et ne pèche plus ». Après ces évènements, une nouvelle ère de paix arriva. Le français fut alors désigné comme étant la langue principale de diplomatie entre les trois royaumes, pour avoir grandement contribué au salut de l’humanité. « C’est une langue belle », disaient-ils en la décrivant.

Les coups de cœur du jury et du SANA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur la photo, Amina Othmani, originaire de l’Algérie, 
les membres du jury, Linda Corbo, Louise Lacoursière,
 Adis simidzija et Ibrahima Diallo.

 

© SANA TROIS-RIVIÈRES 2020